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En quelques années, Michel Julin (Liers, Belgique) a parcouru le GR5 entre Visé et Nice sur 1700 km. Jolie transition pour cet ancien directeur général d’entreprise. « Cette expérience est unique et inoubliable. C’est une de mes plus belles expériences de vie. Se retrouver seul avec soi-même, apprendre à regarder la nature dans toute sa splendeur, savoir se dépasser. »

Il a témoigné de son périple dans le magazine 195 des sentiers de grande randonnée en Belgique, dont voici le lien: http://www.grsentiers.org/img/cms/GR_SENTIERS_195.pdf

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Genèse d’un « projet un peu fou »

Début 2005. Six ans déjà ! J’étais dans ma soixantième année. Un âge où la carrière professionnelle touche à sa fin et qui incite à la réflexion et à l’évaluation. Depuis mon accès au monde du travail, j’exerçais un métier passionnant. En tant que directeur général, j’avais contribué largement au développement de l’entreprise qui m’occupait (…) Cent soixante personnes à faire vivre, ce n’est pas rien. Cela me procurait une grande fierté, mais aussi un volume important de responsabilités.
À travers mes nombreux questionnements, je mesurais avec de plus en plus d’acuité la somme des contraintes journalières que j’étais amené à subir. Une telle constatation me bousculait : que pourrais-je faire pour échapper, au moins temporairement, à ces contraintes qui minaient ma liberté ?

L’idée me vint presque par surprise : entreprendre une grande randonnée en solitaire pour me retrouver seul avec moi-même, loin des obligations quotidiennes ! J’ai toujours été bon marcheur, mais de là à me lancer dans un raid de longue haleine, il y avait beaucoup de pas à franchir, c’est le cas de le dire ! Et c’est le GR 5 qui m’est venu directement à l’esprit, ce GR que j’ai toujours considéré comme un peu mythique et qui me conduirait vers le Sud et la Méditerranée.

Il ne me restait plus qu’à convaincre mon épouse, qui comprit que ce projet devenait à mes yeux un objectif extraordinaire, une quasi-obsession à vivre une expérience hors du commun.

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En route…

En juin 2005 donc, je démarrais de Visé, sac au dos, avec Nice comme objectif. Je parcourrais des tronçons d’une semaine, à raison de deux ou trois par an, en repartant chaque fois de
l’endroit où je m’arrêterais auparavant. Je vivais des sentiments contrastés : la joie d’entreprendre ce
projet un peu fou, mais aussi la crainte de ne pas y arriver et la peur de l’échec. Je m’étais équipé de la tête aux pieds, à l’exception des chaussures que je possédais déjà, achetées aux États-Unis quelques années plus tôt. Je ne savais pas trop bien quoi emporter ; je partais dans l’inconnu. Dans ce
domaine, mes tâtonnements du début m’ont conduit à affiner progressivement la liste de ce qui est strictement nécessaire à la randonnée et à supprimer impitoyablement tout ce qui est inutile ou superflu.

Au fil des jours, je découvrais cet incroyable sentiment de liberté qui anime le randonneur. Comme j’aime la prévoyance, je réservais mes logements et, de ce fait, ma seule et unique contrainte de la journée était d’arriver à l’étape du soir. Une seule contrainte par jour représentait déjà pour moi un luxe inouï.

Le martyre des cloques !

Mais tout n’était pas aussi parfait. J’étais très mal chaussé et je l’ignorais. Par ce fait, je souffrais des pieds et j’imaginais que c’était normal et dû au manque de pratique. Plusieurs fois, j’ai dû interrompre mon parcours ; j’avais les pieds trop blessés. En 2005, je n’ai marché que cinq jours. Et neuf jours
en 2006, puis quinze jours en 2007. À chaque arrêt, la cause était la même : des pieds meurtris. Chaque soir, je consacrais une demi-heure à percer des cloques, à me soigner, à appliquer
des pansements. Et chaque matin, au départ, c’étaient des coups de couteaux dans les plaies jusqu’à ce que la douleur s’estompe… sans jamais disparaître totalement. J’étais démoralisé, je pensais ne jamais pouvoir concrétiser mon rêve. La fatigue, on s’y habitue, mais pas la douleur. Les paysages qui s’offraient à moi perdaient de leur attrait lorsque la souffrance était trop forte, mais je continuais à avancer, comme par instinct.

En octobre 2007, mon épouse est venue me rechercher en Alsace, à Ribeauvillé. En écoutant le
récit de mes souffrances, elle n’hésita pas un instant et jeta mes souliers dans une poubelle publique. Sans le savoir, elle venait de me délivrer. Par son attitude courageuse, je serais obligé d’aller m’acheter de nouvelles chaussures.

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Le bonheur par les bottines

J’ai pris le temps de comparer et de choisir… et et je suis reparti courageusement.
Finies les cloques, finis les Compeed ! J’étais surpris du confort que je découvrais pas après pas. La
randonnée n’avait plus rien d’un calvaire, je goûtais au plaisir de marcher sans avoir mal.
À partir de là, je partais des semaines complètes et je découvrais le vrai bonheur de la marche. Je collectionnais les anecdotes, les imprévus, les découvertes, les rencontres, consacrant chaque jour quelques minutes à rédiger mes mémoires.

Une énorme surprise m’attendait en 2008 : mon fils aîné, intrigué par mes récits, me manifesta son intérêt à m’accompagner pour une semaine. Je recevais un véritable cadeau et déjà je me réjouissais de la complicité qui allait nous unir sur les sentiers. Il a directement pris goût à la randonnée. Nous vivions des moments de grande proximité et je me sentais heureux et fier de pouvoir partager cette  expérience avec lui. Puis c’est mon second fils qui est venu, lui aussi, randonner trois jours avec son frère et moi.

Quelle joie d’être ensemble !

J’ai traversé le grand-duché de Luxembourg, la Lorraine, l’Alsace et les Vosges, le Jura, puis les Alpes. Je
m’enivrais de cette sérénité qui m’habitait, qui me faisait avancer toujours et toujours. À chaque fois, de nouveaux paysages, des sites grandioses, des vues imprenables et le soleil qui m’a escorté sur la plus grande partie du parcours. J’ai marché septante et un jours pour rejoindre Nice au départ de Visé. J’ai parcouru 1 700 kilomètres en quatre cent nonante heures ; et mon fils aîné m’a accompagné pendant trois semaines. Cette expérience est unique et inoubliable. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à tel ou tel évènement vécu. Je reste imprégné de tout ce qui m’a été donné de découvrir et de voir. À titre strictement personnel, c’est une de mes plus belles expériences de vie.
Se retrouver seul avec soi-même, apprendre à regarder la nature dans toute sa splendeur, savoir se dépasser.

Michel Julin
Tél. 0475 70 63 59
micjulin (at) voo.be
4042 Liers – Belgique